Pauvre riches

article_louvel« bon encore une défaite Jean-Mimi » 

Reçu en grande pompe à l’Élysée par François Hollande himself, les présidents de Ligue 1 sont repartis bredouilles. Le petit monde du football français sera donc en grève. Pardon, en « journée blanche ». C’est un autre spectacle qui va se jouer devant le public des fanatiques de football le weekend du 30 novembre prochain: les joueurs se tairont comme d’habitude, les présidents pleurnicheront et les journalistes manqueront de discernement. Voyons cela d’un peu plus près.

Les joueurs, un monde enchanté mais perdu
« On ne récompense pas assez la réussite » Eric Carrière.
En lâchant cette phrase sur le plateau du Canal Football Club le 27 octobre dernier, l’ancien milieu de terrain a résumé la pensée majoritaire qui règne actuellement dans le football français. Problème, celle-ci repose sur une erreur énorme qui mélange réussite et talent afin de mettre le mérite au-dessus du reste. Le talent n’est pas donné à tout le monde, la plupart du temps c’est inné. Surtout, que l’on peut parfaitement réussir sa vie sans avoir de talents particulier, ce qui est d’autant plus méritant. En quoi ceux qui ont des prédispositions à la base devraient en plus avoir des privilèges sur leurs revenus?
C’est quoi cette mentalité qui veut que l’on récompense avec encore plus d’argent que les autres, la réussite d’un sportif? Surtout quand c’est déjà le cas. Le salaire mensuel d’un footballeur de Ligue 1 est d’environ 45 000 euros, autrement dit trente fois plus que celui d’un individu lambda. Ca suffit, non? Ah oui c’est vrai, le footballeur génère de l’argent et fait rêver les gens. D’accord, mais la proportion est-elle sérieuse?
Ensuite quant on évoque ce sujet, la plupart des protagonistes répondent que leur carrière est courte et que par conséquent il n’est pas anormal de toucher des salaires faramineux. Certes, mais faites le calcul entre une carrière de 10-12 ans d’un footballeur au salaire moyen et 40 années de SMIC, vous verrez qu’on ne joue pas tout à fait dans la même cour: chacun ses réalités, en attendant les mathématiques auront toujours raison.
On pourrait aussi mentionner qu’être sportif professionnel est un choix de vie, que le « problème » de reconversion est connu par avance; et les portes s’ouvriront un peu plus facilement que pour le premier venu. Mais expliquer tout cela ne semble visiblement pas être une priorité pour Eric Carrière, si estimable par ailleurs.
Enfin on nous rabâche à la longueur de temps le désormais classique « mais les joueurs vont tous se barrer à l’étranger si on applique les 75% ». Ah ouais? Bah qu’ils se barrent, et vite. Oui ça fera un peu d’argent en moins mais on s’en sortira avec honneur. Si leur cas individuel de millionnaire est plus important que la crise financière que subit tout un pays, bye bye les crevards. Et puis pas sûr que les passes de Dimitri Payet qui terminent en touche manqueront à beaucoup.
Pas de panique pour les fans, les stars évolueront en Premier League ou en Bundesliga dans des championnats diffusés à la télévision; comme auparavant. Quant aux autres, ils trouveront leur bonheur dans le championnat russe et connaîtront la joie d’un Rubin Kazan-Terek Grosny.
En attendant, la loi ne les concerne plus directement dorénavant donc on se tait et on encaisse.

Les présidents et la solidarité individuelle
L’autre argument majeur qui revient sans cesse est la fameuse mort du football hexagonal:
– premièrement, il faudrait rappeler aux concernés que le ballon rond français est en léthargie depuis plusieurs années déjà. On sera donc plus dans le prolongement que dans le changement. Des pertes permanentes qui ont atteint 108 millions en 2011-12 (Ligue 1 et Ligue 2), malgré notamment une programmation télévisuelle avantageuse.
– deuxièmement, les présidents qui montent au créneau ne pensent qu’à leur petite personne, et rien d’autre. Qui est donc victime? Ne soyons pas dupe mais réaliste: en cas de restriction budgétaire au sein du club, il y a plus de chances que le vendeur d’écharpe soit le premier concerné plutôt que le salaire d’un haut placé. Dans le monde de l’entreprise, ce sont toujours ceux qui sont en bas de l’échelle qui tombent les premiers. Le président lui continuera à vivre et à bien vivre, même s’il est connu que le football ne rapporte pas d’argent aux investisseurs.
– troisièmement, c’est bien beau de venir pleurnicher sur la taxe à 75% mais avant tout, les présidents feraient mieux de se regarder un peu dans une glace: peut-être y verraient-ils le reflet de leurs erreurs. Acheter des joueurs à des prix exorbitants ou payer des salaires toujours plus importants alors que les performances sportives ne sont pas au rendez-vous, telles ont été leurs habitudes lors des différents mercato et tout cela à cause de leur méconnaissance réelle du football. Comme ils ne comprennent rien au rapport qualité-prix d’un joueur, ils ne savent pas les payer « normalement »… Et puis de toute façon avec une telle idéologie, ils verraient les gros joueurs partir vers d’autres clubs bien plus généreux alors ils paraphent les contrats pour remplir le stade, vendre des maillots et mieux se plaindre ensuite.
Dès lors, comment compatir pour un club comme Bordeaux qui possède 14 joueurs taxés à 75%? A qui la faute si le club se retrouve actuellement en galère? Entre un président qui a les yeux plus gros que le ventre en surpayant des joueurs moyens et un actionnaire majoritaire pingre, faut pas s’étonner que les problèmes arrivent un jour ou l’autre. Ah les règles ont changé en court de route? Oui. Comme pour tout le monde. Ça s’appelle la crise financière.
Les présidents veulent des bons joueurs, à des prix pas très élevés? Ils n’ont qu’à structurer et investir dans de vrais centres de formation comme le font les allemands et miser sur le long terme.
– quatrièmement, entre deux primes de matchs versés aux joueurs, il faudrait leur rappeler que tout cet argent amassé est dû aux « petits », aux classes populaires qui sont éprises de ce sport planétaire. Les présidents de club et autres actionnaires n’ont aucun scrupule à faire monter le prix des places et des maillots car ils savent que la passion d’un supporter sera toujours supérieur à ce qu’il lui en coûte. Un supporter ne raisonne pas, il aime.
Où comment utiliser la dépendance d’autrui au sport spectacle pour se faire le maximum de pognon, toujours plus de fric: bref, le capitalisme dans toute sa splendeur.

vincent-labrune-et-margarita-louis-dreyfus-reprennent-la-main_68046« Magarita, va falloir payer »
Les journalistes, touche pas à mon job
Maintenant évoquer le sujet de l’argent dans le foot est risqué car on est vite taxé de « démago », voire de « populiste », ce genre de point Godwin sur le salaire des sportifs. Beaucoup de détracteurs de la taxe à 75% devraient sincèrement regarder un peu autour d’eux pour comprendre comment cette grève peut être ressentie comme une insulte pour la majorité des gens, combien il est odieux pour certains d’entendre ce genre de discours. Surtout que beaucoup de Français n’en ont rien à foutre du sport, et donc du football.
Dernièrement l’ensemble des journalistes français s’est gaussé, à coup de sondages, de la piètre image qu’avait l’équipe de France auprès du public. Sur la fameuse loi Hollande, deux autres sondages sont sortis: 83% des Français estiment qu’une grève du foot est injustifiée et 67% souhaitent que ce soit les footballeurs qui payent la taxe et non les clubs.
Alors oui les sondages, on peut leur faire dire ce qu’on veut et il faut toujours se méfier de la masse. Mais bizarrement ces enquêtes d’opinion ont eu un écho beaucoup plus faible chez nos amis les journalistes. Pour ces derniers, il est évident que travailler dans un championnat au niveau extrêmement faible serait bien plus ennuyant, alors ne surtout pas trop relayer l’information est un moyen comme un autre d’éviter que le footeux saute du wagon. Dès lors on prend la défense de ces pauvres présidents obligés de payer les impôts de leurs propres salariés.
Rien n’interdit aux journalistes de préciser par exemple que le gouvernement a consenti de plafonner le montant de la taxe à 5% du chiffres d’affaires des clubs (le PSG devra payer dans les 20 millions au lieu des 43,5 prévu initialement, sympa la ristourne non?). Pourquoi ne pas dire que plus de la moitié des clubs de Ligue 1 ne payeront même pas un million sur cette taxe et que le PSG représente à lui seul quasiment 50% de l’addition? Pour certains, cela relève même d’une broutille made in football. En effet, Guingamp comme Ajaccio ne devront sortir que 50 000 euros pour être réglo.
Pourquoi ne pas mentionner le cas Michel Seydoux? Le fameux président lillois qui crie partout que les budgets étaient déjà faits avant que la loi ne passe et qui omet de parler de la vente à 13M de Florian Thauvin dans les dernières heures du mercato, période où les comptes étaient bouclés? Non parce que le LOSC doit payer moins de 5 millions cette année donc… Les mathématiques Michel, les mathématiques.
Les « experts » auraient pu aussi rappeler au plus grand nombre que la grève patronale est interdite en France mais bon les lois et le football…. L’essentiel pour le journaliste de ballon rond est de garder son petit confort et son bien-être intact. Le reste, ce ne sont que des biens pensants qui n’ont que pour idée principale de satisfaire la populace.
Pire, ils étalent à longueur de journées leur perpétuelle suffisance sur les ondes radios ou à la télévision et ne se gênent pas pour prendre les gens pour des cons. Ils affirment que la population française ne peut pas comprendre les enjeux du mouvement mené par les présidents. Alors oui 25 000 emplois sont concernés, oui l’argent ne rentra plus autant dans les caisses de l’État si les grands joueurs partent mais tout cela découle d’une mauvaise gestion à la base et personne ne le rappelle. A trop tirer sur la corde, elle finit par casser. C’est le devoir des journalistes de dire haut et fort que les présidents payent aujourd’hui leurs erreurs du passé.

Enfin cette loi reste avant tout symbolique: de fait, elle ne rapportera que 44M sur un déficit public d’environ 59 milliards. Or le symbole est explicatif, pédagogique et par là s’oppose à l’indécence. Celle d’une catégorie de footballeurs totalement déconnectés des réalités de ceux qui les font vivre luxueusement. Faut-il rappeler que malgré l’explosion des droits télévisuels, les recettes dues aux sponsors et au merchandising ainsi que le contrôle de la DNCG, les pertes existent? Pardon de vouloir mettre le holà à une dérive qui, à terme, pourrait pousser le contribuable à payer l’ardoise… l’ardoise d’un simple divertissement.
Pour information la taxe à 75%, qui ne s’appliquera que sur deux ans, ne touche que 114 joueurs évoluant en Ligue 1 et l’OM par exemple ne devra payer que dans les 5 millions. Un effort visiblement surhumain pour un club qui a dépensé plus de 41 millions dans le transfert de ses (mauvais) joueurs cette année. Pauvre riches!

JB

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One Comment on “Pauvre riches”

  1. merensone dit :

    JB à raison, la preuve lorsqu’il aborde le sujet sur RMC avec les animateurs et footeux du studio, ils sont tous en ébullition voire en trans….., ils coupent la parole et parlent forts, certes dans sa corporation, dans son sport on ne se critique pas, ça ne se fait pas.

    Je retiens principalement cette observation qui veux tout dire et résume bien le contexte dans son analyse lorsqu’il cite  » deux autres sondages sont sortis: 83% des Français estiment qu’une grève du foot est injustifiée et 67% souhaitent que ce soit les footballeurs qui payent la taxe et non les clubs…

    Eh oui, sondage ou pas, c’est comme ça.
    Aujourd’hui il est de notoriété pour certains clubs dans le championnat français (d’embaucher un joueur qui possède peu de talent,(disons 8 à 12 buts par saison maximum….) mais qui possède beaucoup d’éléments people extérieurs,(sa coiffure, la marque de ses écouteurs, sa compagne blonde, brune, ou pouf, ses colères avec son coach, son attitude nauséabonde avec les supporters, bref sa personnalité, etc…..etc… mais au fait, ce joueur fait vendre des maillots et du merchandising, voici l’argument que l’on nous rabâche en autre à chaque débat, dés que l’on aborde le problème financier d’un club.

    e pense que plusieurs présidents de club ne savent pas très bien gérer leur « entreprise » en effet il y a un bien un rapport qualité/prix d’un joueur, mais ces derniers confondent souvent le rapport qualité/talent qui n’a rien à voir, d’où ces chiffres aberrants d’achats lors des transferts, sans parler des salaires qui font tourner la tête.
    Si ces derniers envisagent de partir à l’étranger, eh bien tant mieux, ils acquerront de la qualité et de l’expérience.
    Par ailleurs, je suis navré de constater que d’innombrables journalistes sportifs soutiennent les présidents, pour moi c’est lamentable, « pauvres riches « .


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